Contribution : Pour une démocratie guinéenne sans exclusion ethnique (par Ousmane Diallo)

Au moment de l’indépendance, la Guinée, tout comme plusieurs États africains, était confrontée à des défis multiples. Parmi ceux-ci, il y avait la construction d’une identité nationale au-delà des différentes identités oucommunautés ethniques.

La politisation de l’ethnicité trouve, en partie, ses racines dans les systèmes politiques mis en place durant la période coloniale. Dans l’ouvrage intitulé « Les ethnies ont une histoir», Albert Gonnin nous rappelle que : « l’administration coloniale a, à partir de critères parfois contestables, délimité des territoires ethniques en réifiant et en clôturant dans un espace aux frontières rigides des groupes de populations qui, en réalité, évoluent, se construisent, se déconstruisent et se disputent leurs membres dans un espace ouvert. » 

Soixante-trois années plus tard, la persistance del’instrumentalisation politique des identités ethniques est malheureusement réelle en Guinée. Mais les diverses formes de manipulation de l’ethnicité (peuhle, soussou, malinké et forestière) ont évolué et changé d’un régimepolitique à l’autre. Dans certains cas, l’instrumentalisationest flagrante. Dans d’autres, la manipulation est beaucoup plus subtile.

C’est sûrement conscient de cette situation que, lors de sa récente allocution dans les universités publiques de Conakry, le colonel Mamadi Doumbouya dénoncé le fléau de l’ethnocentrisme avant d’inviter les étudiants à promouvoir la culture de l’excellence.

« On ne peut pas changer le monde en deux jours, mais il faut mettre les bases. […] La seule chose dont on a besoin, c’est l’engagement, l’amour de son prochain, l’amour de son frère qui est à côté. Je voudrais que vous tuiez l’ethnie (en faisant allusion à l’ethnocentrisme) dans notre pays. Parce que vous savez là où ça nous a mené. La solution vous l’avez, c’est de cultiver l’excellence. » Fin de citation. 

En effet, la première étape pour résoudre un problème quelconque consiste à clairement l’identifier et admettre son existence. Selon la huitième édition du lexique des sciences sociales, « l’ethnocentrisme est un concept créé par W. G. Summer pour qualifier l’attitude valorisant son propre groupe vis-à-vis des autres groupes. »L’instrumentalisation désigne la manipulation d’uneressource donnée pour l’atteinte d’un objectif précis. 

Cela dit, la cause fondamentale des manipulations ethniques repose sur une compétition économique et politique entre deux ou plusieurs partis politiques. C’est l’ethno-stratégie, telle que voulue, calculée, pensée, promue et pratiquée par les acteurs politiques, qui produit de l’ethnocentrisme dans notre société. Sans les discours et les actions ethno-stratégiques des politiques, l’ethnocentrisme devient évanescent. 

Le génie des ethno-stratèges repose sur leur capacité à alimenter la crainte et la peur selon lesquelles les intérêts de deux ou plusieurs communautés sont mutuellement exclusifs. Si tel groupe ethnique est au pouvoir, telle autre communauté en sera exclue et n’aura aucun privilège. Il s’agit bien de cela, somme toute, une stratégie perverse de conquête, de maintien ou de confiscation du pouvoir.

Le problème, ce n’est pas la diversité ethnique en tant que telle, c’est plutôt l’instrumentalisation qu’en font les politiques. L’ethnocentrisme dans notre société est donc la conséquence directe des pratiques ethno-stratégiques de certains acteurs. Justement, Bertrand Badie a raison de soutenir que, pour saisir les questions identitaires, « il faut partir de l’hypothèse que les acteurs politiques cherchent à se saisir de symboles […] de manière à mobiliser le maximum d’individus en soutien à leur projet politique. » 

Nulle surprise d’ailleurs que ce soit surtout durant les périodes de campagne électorale que les discours machiavéliens et ethno-stratégiques fleurissent le plus dans la cité. Raison pour laquelle certains acteurs jouent sur des critères identitaires inclusifs comme la région d’origine (Haute-Guinée, Guinée Forestière, etc.) ou la langue (Peule, Soussou, etc.) 

Une fois que nous avons compris cela, il nous revientd’avoir la retenue nécessaire pour parler de l’ethno-stratégie sans pour autant nous attaquer à une personne en particulier, mais plutôt en nous focalisant sur les conséquences des discours et des actes posés par les acteurs. Car, entendons-nous bien, la qualité et le niveaudu débat autour d’un sujet aussi sensible que celui de l’ethno-stratégie dépendent de notre capacité de critiquer les actions des politiques sans pour autant nous attaquer à leurs personnes en tant que telles.

Par ailleurs, Christian Coulon attire notre attention sur le fait que ce ne soit pas par pure coïncidence que « la revendication identitaire passe souvent par une reconstruction ou une conquête de l’État. » Assurément, lenéo-patrimonialisme constitue un environnement sociopolitique fertile pour les « entrepreneurs politiques. »Et Bayard de renchérir dans « L’État en Afrique, La politique du ventre. » Potentiellement, « toute décision relevant de la souveraineté de l’État donne matière à gain. » 

Partage équitable des ressources étatiques et fonctions publiques

La solution ultime repose sur notre capacité collective de construire, institutionnaliser et faire fonctionner un système de gouvernance politique qui nous permettrait de partager nos ressources étatiques et fonctions publiques de manière beaucoup plus équitable entre les différentes communautés constitutives de notre nation.

Par exemple, sous le modèle du consociationnalisme, la «politique à somme nulle » (c’est-à-dire le parti politique qui gagne, gagne tout et celui qui perd, perd tout) est substituée par une « politique des coalitions » entre les représentants des différentes communautés qui aspirent au pouvoir.L’avantage de ce système est double : en plus de faciliter le partage des ressources étatiques, il rend les luttes interethniques moins attrayantes. Appliqué au contexte guinéen, cela impliquerait un partage du pouvoir politique entre les communautés malinké, soussou, peule et forestière. C’est pour cette raison que nous parlerions d’une démocratie consensuelle ou d’une démocratie de partage du pouvoir.

Désormais d’ailleurs, le gouvernement de la transition, dirigé par le premier ministre Mohamed Béavogui, restera dans nos esprits pour prouver ceci : en matière de partage des fonctions publiques en Guinée, il est bien possible de former un gouvernement qui rassemble et ressemble à l’ensemble des communautés constitutives de notre nation.

Que dire de plus si ce n’est que, de Conakry à Nzérékoré, en passant par Mamou et Kankan, sans oublier la diaspora, nous gagnerions tous davantage en fédérant nos forces et nos intelligences respectives pour vivre ensemble comme de véritables compatriotes. 

Dans cette optique, la justesse de notre devise (Travail. Justice. Solidarité.) reste de mise pour que notre maison commune, la Guinée, se développe enfin à la hauteur de son plein potentiel. En relevant ce défi, nous aurons créé une société qui mérite le nom suivant : une démocratie guinéenne sans exclusion ethnique.

Ousmane Diallo est lauréat du Prix d’excellence Pascal Poirier de l’université de Moncton et titulaire d’une maitrise en politique comparée de l’université d’Ottawa.  Il s’intéresse surtout aux questions de transition démocratique, d’éducation, de citoyenneté et de leadership politique en Afrique, et plus particulièrement en Guinée.