Monsieur le Premier Ministre,

Quand j’étais petit, entre le collège et le lycée, votre nom et ceux de quelques dignitaires du régime d’alors (dont certains sont actuellement actifs au sein de la mouvance ou de l’opposition politique guinéenne), étaient les plus mêlés aux principales allégations de scandales de corruption et de détournement de deniers publics dans notre pays. Dans les rues de Conakry, les rumerurs allaient jusqu’à vous accuser d’avoir détourné tout un container d’argent. En dépit de ces accusations plus ou moins passionnées, vous étiez resté serein et avez eu l’intelligence de vous éloigner du pays et profiter de ce temps pour vous former davantage. Beaucoup de gens encore aujourd’hui, à tort ou à raison, ne croient pas que vous ayez suivi une formation académique digne de ce nom, en tout cas pas le Doctorat que certains s’essaient tant bien que mal à vous attribuer. En dépit des éloges d’ouverture d’esprit que vos admirateurs vous font, malgré la réputation de “Promoteur” ou “Mentor” de jeunes compétences dont vous bénéficiez, nombreux sont encore les Guinéens qui pensent que les valeurs morales vous manquent pour incarner un leadership nouveau dont le peuple de Guinée a besoin à ce tournant décisif de son histoire. Force est de reconnaitre, Monsieur le Premier Ministre, que ces préjugés négatifs vous collent, et pourraient continuer à vous hanter encore partout dans la suite de votre carrière politique.

En ce qui me concerne, j’ai participé à plusieurs réunions avec vous, quand vous étiez Ministre d’Etat et quand vous êtes devenu premier ministre. Nous avons même participé tous les deux à une mission à l’étranger. Généralement effacé à côté des hommes qui n’ont pas fini de me convaincre, j’ai tout de même pris mon temps pour vous observer à la tâche. Ce que je retiens de ces contacts directs et de mes observations impartiales, c’est que vous saviez défendre les intérêts de la Guinée (du moins en public) et faisiez preuve d’une bonne capacité d’écoute. Des qualités que j’ai bien appréciées.

Quand Monsieur Alpha Condé vous a instruit de tenir les consultations sur la nécessité d’adopter une nouvelle constitution, votre attitude m’a plutôt positivement marqué. Vous avez rendu compte de façon relativement fidèle, les interventions et positions des participants à votre consultation, somme toute restreinte, à mon sens et aux yeux de plus d’un observateur. Malgré votre silence coupable devant les tueries et votre adhésion à plusieurs fois “Oui” à une nouvelle constitution (silence coupable et adhésion peu glorieuse qui ont choqué autour de vous et bien audelà) je me suis tout de même dit qu’il serait encore précoce de prendre une position définitive sur votre personnalité, d’autant plus qu’une nouvelle constitution ne conduit pas forcément à un mandat supplémentaire pour Monsieur Alpha Condé.

Mais actuellement, avec ce qui se passe, les choses semblent s’éclairer de plus en plus. De la modification scandaleuse, éhontée et extraordinaire de la constitution (à travers un référendum illégitime et un processus d’adoption calamiteux) jusqu’aux récents simulacres de conventions régionales du RPG, la candidature de Monsieur Alpha Condé aux élections prochaines n’est plus qu’une question de temps et de formalité. Elle sera certainement officialisée ce 06 Août, et à mon humble avis, VOTRE DÉMISSION SERAIT IDÉALE CE MÊME JOUR. 

À votre place, Monsieur le Premier Ministre, le draft de ma lettre de désolidarisation de ce putch contre la démocratie dans mon pays serait déjà prête pour être présentée au Président de la République et au peuple de Guinée en ce jour de la honte (sur Alpha Condé et sur tous ceux qui l’accompagneront dans ce projet) et de désolation (pour tout le peuple de Guinée).

Cette démission en ce jour fatidique même de l’officialisation de la trahison de Monsieur Alpha Condé, permettrait de vous donner, j’ose croire, une occasion unique de montrer au peuple de Guinée, votre attachement aux valeurs démocratiques universelles si chères à notre génération et mieux, vous donnerez au peuple de Guinée à travers ce geste symbolique une nouvelle occasion de finaliser (ou tout au moins approfondir) son jugement sur votre personnalité. 

Je suis convaincu que Monsieur Alpha Condé vous a fait directement ou indirectement des promesses. Mais je suis tout aussi convaincu, comme à tout le monde d’ailleurs, que vous n’êtes pas suffisamment dupe pour croire qu’il tiendra ses promesses. Sauf si votre ambition est de demeurer premier ministre jusqu’à la chute d’Alpha Condé, sa candidature aux présidentielles prochaines ne devrait vous donner aucun autre choix à part celui de la démission. Une démission dans ce contexte est le seul choix de l’honneur, de l’audace, de la dignité, de la virilité, de la personnalité, de la vérité. Les rumeurs avancent que la suppression de la candidature indépendante visait directement votre personne. Ne pas quitter Alpha Condé candidat aux élections prochaines, c’est montrer aux guinéens que vous êtes capable d’accepter toutes les situations, si immorales ou malsaines soient elles, tant qu’elles vous permettent de vous enrichir, de profiter. Quitter Alpha Condé candidat aux présidentielles prochaines, c’est vous réconcilier avec le peuple de Guinée et peut-être avec votre propre conscience, c’est faire preuve de grandeur, d’honneur et de dignité.

Je sais que la prise d’une telle décision est difficile car risquée. Si Alpha Condé arrive à s’éterniser, vous resterez peut-être loin de l’appareil d’Etat, du pouvoir et de ses privilèges. Mais je crois que vous n’êtes pas aussi démuni pour vous sentir menacé en dehors de la primature. Je sais aussi que beaucoup de personnes ont des postes qui ne tiennent qu’à votre présence à côté de Monsieur Condé. Dites leur que le risque vaut la peine d’être pris, et qu’il reste le seul chemin de l’honneur, pour vous et pour votre famille, notamment vos enfants qui seront injustement jugés un jour sur la base des actes que vous posez aujourd’hui. Il paraît que, comme tout dictateur, Alpha Condé aime garder les preuves contre ses collaborateurs et les détient en épée de Damoclès. Mais si vous démissionnez publiquement, tout acharnement judiciaire sera mis au compte de cet acte patriotique.

Monsieur le Premier Ministre, c’est maintenant que se joue votre avenir politique. Vous n’êtes ni le dauphin politique, ni le dauphin spirituel encore moins le dauphin constitutionnel d’Alpha Condé. S’il est candidat, votre avenir politique ne se trouve que dans la démission. Sur le terrain politique, votre personnalité actuelle séduit la jeunesse, mais elle ne la rassure pas. Ceci est une occasion à saisir absolument. Je reste convaincu qu’un homme qui a le profil qu’on dit de vous, ne peut pas dormir s’il soutient le maintien d’un homme comme Alpha Condé, dans ce contexte, à la tête de notre pays. Il faut se donner la chance de pouvoir dormir, avec la conscience tranquille.

Respectueusement.

Mamoudou Nagnalen Barry
Économiste Financier, Activiste