Quoi de plus consternant que la mort d’une idole? Oui, Mory Kanté est parti. Notre idole nous a quittés. Le griot qui a tant chanté, s’est tu à jamais. Immense artiste, il contribua efficacement au rayonnement de la culture africaine. Au fil des ans, ce fils et petit-fils de griots (comme il aimait se définir) modela un genre musical particulier, des chants traditionnels mandingues au rythme du funk et du rock. Tout était dans sa formidable production : balafon (héritage familial), kora, guitare, instruments parmi les plus sophistiqués. Son surnom de « griot électrique » tient de ce génie, de cet alliage réussi.

Le « griot électrique » justement, fit danser la planète entière. Au milieu des années 80, il était considéré comme l’un des plus grands artistes du monde, glanant des distinctions par-ci (des disques d’or notamment), et donnant des concerts par-là. Son succès planétaire, « Yèkè-Yèkè », chanté en 1987, le bascula dans la catégorie des légendes, des intemporels. Ce tube, interprété dans plusieurs langues (Le Chinois, le Japonais, l’Arabe, etc.) fit son entrée dans de grands films comme Beach de Léonardo Di Caprio. L’album « Akwaba beach » dont il est issu, explosa tous les records de ventes avec plusieurs millions de disques écoulés.

Le succès planétaire du griot d’Albadaria (Kissidougou, Sud de la Guinée) peut, peut-être surprendre mais certainement pas son talent surtout si on connait ses origines familiales. En effet, Mory Kanté est issu d’une lignée de griots. Il répétait si fièrement : « je suis le petit-fils de Djély Morissandan, je ne connais rien d’autre que la chanson ». Dans la culture mandingue, la caste des griots a la lourde et exaltante mission de perpétuer la tradition, de transmettre l’histoire  à la jeune génération. Très tôt, le jeune Mory fut initié à cet héritage familial. Il témoigne avoir reçu son premier balafon à l’âge de quatre ans, soit avant même d’intégrer l’école. Jeune, il reçut trois types d’éducation : coranique, française et initiatique à l’art de la chanson. Il explique aussi qu’après l’école, il était entretenu par ses aînés pour l’enseignement de l’histoire du Mandingue. A sept ans, le jeune griot est envoyé au Mali pour y poursuivre son apprentissage de la tradition mandingue. On s’aperçoit bien que Mory Kanté a été éduqué voire « dressé » pour être un griot accompli. Les voyages, les rencontres, le contact avec d’autres genres musicaux, ont fait le reste. A peine la vingtaine révolue, il intégra le célèbre orchestre « Super Rail bande de Bamako ». A la fin des années 1970, il émigra à Abidjan, capitale culturelle de l’Afrique à l’époque. Peu après, le griot part à l’assaut du monde. Il effectua beaucoup de voyages à Los Angeles puis posa ses instruments à Paris. La suite, on la connait.

Son talent d’artiste était doublé d’un cœur généreux. A voir la liste de ses engagements, on peut légitimement dire qu’il était aussi un humaniste, sensible aux causes justes. C’était une façon pour lui de rendre à son public ce que celui-ci n’a jamais cessé de lui apporter. Ambassadeur de la FAO, de l’UNHCR, de l’UNICEF, de MSF, l’artiste joua sa partition dans la lutte contre la faim, les guerres, les maladies et pour la protection des enfants et des réfugiés. C’est ainsi qu’il participa en décembre 1984, aux côtés d’autres artistes de renom (Manu Dibango, Salif Kéita, Touré Kunda, etc.) à « Tam-Tam pour l’Ethiopie », une initiative qui visait à l’époque, à lutter contre la famine dans ce grand pays du continent. Mory Kanté se mobilisa également contre l’épidémie d’Ebola qui secoua l’Afrique de l’Ouest entre 2013 et 2015. Les années fastes du griot coïncidèrent avec les affres de l’apartheid en Afrique du Sud. Il ne pouvait rater l’occasion de dénoncer les dérives de ce régime raciste et criminel, et pour le faire, il consacra une chanson à Mandela. Dans le titre éponyme, il mit l’accent sur l’exploitation dont est victime l’homme noir et souligna la fierté que le leader de l’ANC donne à l’Afrique.

Comme sa musique et sa renommée, la générosité et l’engagement de Mory dépassaient les frontières de l’Afrique. Avec des stars de la NBA, il s’associa à un projet de mobilisation de fonds pour la relocalisation des réfugiés d’Europe de l’Est.

Si certains Guinéens pouvaient encore douter de la notoriété de Mory Kanté, sa mort a permis à tous de réaliser à quel point il était connu et respecté à travers le monde. Nous tenions un bijou, une star internationale, dont nous n’avons peut-être pas suffisamment profité. Ainsi, à l’annonce de la douloureuse nouvelle le vendredi 22 mai 2020, c’est le monde entier qui a salué la mémoire de l’artiste. Des messages de compassion et d’hommage ont fusé de toutes parts. Des personnalités politiques de premier plan aux personnes anonymes, en passant par des artistes, des journalistes, des animateurs radio, chacun y allé de son témoignage. Les présidents Alpha Condé de Guinée, Macky Sall du Sénégal, Ibrahim Boubacar Keita du Mali, Umaro Sissoko Embalo de Guinée-Bissau, ont rendu hommage à l’artiste. Salif Kéita, Coumba Gawlo Seck, Youssou N’Dour, etc. n’étaient pas en reste.

Les médias du monde entier ont salué l’auteur de Yèkè-Yèkè. Le Washington Post, Radio Canada, El Païs, BBC, Deutsche Welle RFI, France Inter, France Culture, Le Figaro, Libération, RTL, BFMTV, Le Parisien, Le Monde, la RTBF, Soir (la liste n’est pas exhaustive) ont consacré des lignes ou des reportages au griot. La Radio, télévision guinéenne a remplacé, pour la circonstance, le générique du journal parlé par sa chanson, un brin prémonitoire : « Oh oh, au revoir, goodbye, ciao, ciao », une manière de dire adieu à l’artiste, au grand monsieur. France 24 a fait de la nouvelle, un des titres des éditions de son journal du jour. Des équipes de TV5MONDE sont allées dans la famille mortuaire à Kipé (banlieue de Conakry). Le mythique 20 heures de France 2 a clôturé l’édition du jour par le tube Yèkè-Yèkè. La voix grave de Laurent Delahouse, rappelant les succès de l’artiste, était de nature à faire frissonner de fierté.

A titre personnel, les chansons de Mory Kanté m’évoquent des souvenirs impérissables, ceux de mes années de master à Paris (2012 – 2014). Ses titres et ceux d’autres artistes guinéens et africains (Ali Farka Touré, Salif Kéita, Kadé Diawara, Momo Wandel, Demba Camara, Sory Kandia Kouyaté) accompagnaient mes nuits de préparation de dossiers et de rédaction du mémoire. J’en tirais motivation et inspiration. Merci pour ce service !

Repose en paix grand maître ! La Guinée et l’Afrique te pleurent.

Mohamed DOUGOUNO
Fan de Mory Kanté